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En Suisse, on mange des pâtes. En France, des pattes…

Les Romands sont des sortes de champions de la prononciation des accents circonflexes, selon une recherche. Mais nous sommes cernés.

Un bon repas, ça peut se jouer à une intonation légèrement différente.

Un bon repas, ça peut se jouer à une intonation légèrement différente. Image: iStock

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Pour toujours mieux comprendre les particularismes de chaque région francophone, le linguiste Mathieu Avanzi continue ses enquêtes en ligne. Et il cherche particulièrement les réponses de Romands. Alors si vous avez quelques minutes, n’hésitez pas à répondre à ce nouveau petit questionnaire. Cliquez ici.

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Les conclusions d’une recherche publiée par le linguiste Mathieu Avanzi sont claires. En Suisse romande, on déguste des pâtes. Alors que la majorité des Français, eux, mangent des pattes. Des pattes de quoi? On ne sait pas, mais ils ont l’estomac bien accroché… Blague à part, les Romands apparaissent comme des sortes de champions de la prononciation des accents circonflexes.

Aujourd’hui maître de conférence à l’université Paris-Sorbonne, Mathieu Avanzi a enseigné par le passé en Suisse, à Neuchâtel, Genève ou Berne. Il vient de publier un long article sur les circonflexes à l'oral, cartes à l’appui. Pour parvenir à ce résultat, quelque 11 000 francophones ont été interrogés en France, en Belgique et en Suisse.

Ils devaient écouter deux sons. Sur l’un, on entend «pâtes» avec un «a long et postérieur». Sur l’autre on entend «patte» avec «un a bref et antérieur». Puis les sondés devaient dire de laquelle des deux manières eux-mêmes prononcent le terme «pâtes». Voilà le résultat.

La carte obtenue est saisissante. Les Romands, de manière unanime, prononcent majoritairement le circonflexe. Comme les Belges et les Français des régions Grand Est. Mais l’écrasante majorité des Français disent «pâtes» et «pattes» de la même manière.

Le même sondage a été mené autour de la prononciation de «mettre» et «maître». Le résultat est un peu moins marqué mais très proche: l’accent est prononcé par les francophones de Suisse, Belgique et de l’est de l’Hexagone.

Et pour «jeune» et «jeûne»? Voilà le verdict:

La carte est cette fois assez différente et les Belges n’expriment pas ce circonflexe. Mais à nouveau, les Romands marquent la différence entre les deux termes.

Moins réceptifs aux innovations venues de Paris

Pourquoi ces différences? «La Suisse étant isolée politiquement, elle a ses propres «codes», notamment en matière d’enseignement. Le raisonnement s’applique aussi en Belgique et au Canada. Les instituteurs sont restés plus proches de la «norme» ancienne, et continuent de la diffuser aux enfants, qui la diffusent à leurs enfants, etc.», nous répond Mathieu Avanzi. Qui ajoute que notre «isolation relative» fait que la Suisse romande ou la Belgique «sont moins réceptives aux innovations venues de Paris et gardent des systèmes phonologiques plus complexes.»

Au vu de ces résultats, on pourrait estimer que les Romands parlent correctement. Puisque, comme le remarque le linguiste, une des fonctions de l’accent circonflexe est justement de «signaler, à l’écrit, que deux voyelles graphiquement identiques ne se prononcent pas de la même façon à l’oral». Il précise que la particularité de prononciation des termes avec circonflexes est d’ailleurs toujours consignée dans les dictionnaires.

Une certaine stabilité

Mais la bonne question est peut-être plutôt celle de la norme, de ce qui devient normal. Est-ce qu’on utilise des prononciations qui deviennent archaïques et sont vouées à disparaître? Demain, mangerons-nous aussi des pattes? Le chercheur ne le croit pas. Il note qu’en Suisse romande, mais aussi en Belgique, en Franche-Comté/Bourgogne ou au Québec, on ne remarque pas de variations notoires entre les générations. «Ça veut dire que c’est quelque chose qui n’est pas en train de changer dans ces régions. C’est donc vraiment stable! On peut donc s’attendre à ce que ça ne s’affaiblisse pas de sitôt», avance-t-il.

Dans son article, Mathieu Avanzi s’amuse encore à observer que «si l’on a envie de se faire un petit jeune, ce n’est pas la même chose que de se faire un petit jeûne». Une confusion un brin embarrassante qui devrait donc nous être épargnée…