La démocratie directe suisse n’est pas ce qu’on croit

Antoine Menusier a travaillé comme journaliste dans différents journaux suisses.

Les gilets jaunes citent souvent l’exemple suisse pour promouvoir leur proposition de Référendum d’initiative citoyenne.

Rarement le modèle démocratique suisse – sa démocratie directe – aura été autant à l’honneur que dans la bouche des « gilets jaunes ». Il n’est pas sûr qu’ils aient pris en compte toutes ses dimensions et implications. Ils veulent que les choses aillent vite, pour certains renverser la table institutionnelle pour en mettre une autre à la place, plus représentative, plus démocratique, disent-ils. La manière dont ils expriment leur vision de la démocratie a quelque chose de révolutionnaire. Ils ont un ennemi, l’« élite ». Mais est-ce bien cela, l’esprit de la démocratie directe ?

Si, en Suisse, les citoyens partagent une méfiance envers l’élite (politique, médiatique, universitaire), si celle-ci n’y est culturellement pas dominante comme elle l’est en France, et partage, malgré son argent ou ses positions en vue, les goûts du simple citoyen, si, donc, tout l’intérêt de cette élite est de ne surtout pas se pousser du col, la démocratie directe helvétique est pour le reste à peu près tout l’inverse de l’idée que les gilets jaunes peuvent s’en faire. Elle est une école de la patience, de la tempérance et même de la lenteur, ce trait prêté aux Suisses, garant de l’« entente confédérale », autrement dit la cohésion nationale.

« La démocratie directe suisse n’est pas faite pour couper des têtes »

Mais avant tout, la décision populaire est scrupuleusement respectée. Ce qui s’est passé à Notre-Dame-des-Landes, où l’aéroport ne sera pas construit malgré le « oui » du peuple, serait rigoureusement inenvisageable en Suisse. Ce serait vécu comme une aberration totale. Les perdants se contenteraient d’un « c’est dommage ». C’est donc une question d’état d’esprit et de sens civique, de limites que les citoyens s’imposent à eux-mêmes. La démocratie directe suisse n’est pas faite pour couper des têtes. Elle exige comme ailleurs la probité de ses élus, mais elle ne s’institue pas en procureur.

Patience, donc. On ne se doute pas, en France, du nombre de tentatives qu’il a parfois fallu à l’autorité fédérale suisse comme aux citoyens, pour faire accepter un changement législatif ou constitutionnel. Pas moins de quatre votations ont été nécessaires, entre 1977 et 1993, à la création d’une TVA. Autre cas de lenteur, l’assurance-maternité : c’est après des décennies d’attente et trois refus, qu’un congé maternité a été adopté par le peuple et les cantons suisses. C’était en 2004.

Les gilets jaunes et leurs relais politiques ne doivent pas s’imaginer qu’une démocratie directe est l’outil qui permettra à tous leurs désirs de se réaliser du jour au lendemain. Ils doivent se préparer à des déconvenues. En Suisse, beaucoup de citoyens à l’initiative de référendums savent pertinemment qu’ils n’auront, sur certains sujets, aucune chance de « passer ». Mais ils se disent qu’ils plantent des graines, pour la suite. Les pacifistes du Groupe pour une Suisse sans armée n’ont jamais obtenu gain de cause dans les urnes, mais ils sont toujours là. Leur initiative iconoclaste de 1989 – la suppression de l’armée – a été rejetée massivement. Il n’empêche, elle a fait bouger les lignes, ce qui n’est déjà pas si mal.

Dans l’ensemble, le peuple suisse fait un usage avisé de son puissant outil démocratique : en mars 2018, il balayait par 71,6 % des voix et la totalité des cantons, une initiative prévoyant la suppression de la redevance audiovisuelle – tout de même 451 francs suisses (398 €). La proposition était pourtant alléchante, mais au dernier moment, l’intérêt général, la raison, se sont imposés.


De tout cela, il faut retenir que, plus que tout objet soumis au vote, importe l’institution de la démocratie directe – en réalité semi-directe, du fait de l’existence d’un parlement dit de « milice » (non-professionnel sur le principe). Le respect est si fort pour ce système, que nul, à part quelques extrêmes, n’y voit rien ou très peu à redire. La démocratie directe n’apparaît pas comme facteur de divisions.

Si certains, en France, en sont à réclamer des choses qui paraissent en Suisse totalement déraisonnables, c’est en grande partie parce que le système représentatif français a créé parmi les citoyens un sentiment d’impuissance. Au fond, la France en serait au début de l’expérience de la démocratie directe, mais le veut-elle, le peut-elle ? Ce serait alors une vraie révolution culturelle, mais surtout un long apprentissage.

Antoine Menusier