France La Suisse accusée de défigurer une ruelle parisienne

Des voisins du Centre culturel suisse reprochent à la Confédération d'avoir repavé n'importe comment un passage qui était typique de l'ancien Paris. Tout a été fait dans les règles, rétorque Berne.














Quand certains voisins entendent le nom du Centre culturel suisse de Paris, ils ont tendance à dégainer leurs plus belles rouspétances. Le dernier conflit en date qu'ils entretiennent avec l'institution helvétique a fait l'objet d'un article dans Le Canard enchaîné du 12 septembre. Sous le titre «Un pavé suisse dans le Marais parisien», l'hebdomadaire satirique raconte que «la Confédération vient de chambouler un passage historique et pittoresque du quartier parisien du Marais pour le doter d'un sol digne d'une piste de rollers ou des rues de Disneyland».

Il devait être repavé à l'identique

Créé il y a près de 900 ans, le passage des Arbalétriers est en effet une toute petite ruelle qui a gardé son aspect d'antan et dont les pavés actuels sont les mêmes qu'il y a un siècle. C'est dans cette impasse, qui est privée, appartenant à tous les copropriétaires voisins, que le Centre culturel suisse demeure depuis 1985. Mais le sol s'est affaissé en plusieurs endroits et le juge de mise en état a ordonné que le passage soit réparé et repavé à l'identique. Il a désigné la Confédération suisse, propriétaire du Centre culturel, comme maître d'ouvrage de ces travaux.

«Une atteinte au patrimoine»

Si aucun voisin ne semble contester le fait que la ruelle méritait un rafraîchissement, plusieurs se sont vivement indignés en découvrant que les pavés historiques avaient tous été sciés en deux afin d'obtenir une surface plus régulière. «La Confédération porte atteinte au patrimoine parisien» s'est offusqué un voisin dans un courriel. «Aucune demande d'autorisation pour cette opération supplémentaire, aucune information ni compte rendu n'ont été adressés aux copropriétaires», peut-on lire sur la page Facebook intitulée «Pour la sauvegarde du passage des Arbalétriers». «L'architecte des Bâtiments de France n'a pas été consulté pour ce changement d'aspect extrêmement dommageable au patrimoine du Marais», est-il encore précisé.

«Si on venait faire ça en Suisse!»

«Quelle serait, en Suisse, la réaction des habitants, des pouvoirs locaux et de la presse si une institution française s'avisait de changer l'esthétique d'une ruelle à Genève, Saint-Gall, Berne ou Neuchâtel, sans déclaration ni autorisation», s'interroge dans son mail le voisin courroucé. Cela râlerait, c'est sûr. Mais la Confédération est-elle pavée de si mauvaises intentions dans ce passage parisien?

Contacté, l'Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) nous répond que «les pavés ont été sciés avec l’accord des 4 syndicats – représentant l’ensemble des 200 copropriétaires, dont nous en sommes un – sur proposition de l’OFCL (maître de l’ouvrage).» Et que «les pavés d’origine, quoique sciés pour permettre l’accessibilité aux personne à mobilité réduite, ont été reposés à l’identique. L’aspect général de l’impasse a été respecté: caniveaux sur les côtés, calepinage des pavés, repose des pavés d’origine».

Travail bien fait

Selon la page Facebook des défenseurs du Passage, les travaux auraient été interrompus par la protestation des riverains et l'architecte des Bâtiments de France aurait convoqué une réunion le 12 septembre dernier avec l'architecte mandaté par la Confédération et un représentant de la Mairie du IIIe arrondissement (dans lequel se trouve le Passage). L'OFCL nous confirme que «alertée par courrier et par les réseaux sociaux», la Mairie a en effet convoqué cette réunion et qu'elle «n’a pas souhaité convier les copropriétaires, car il s’agissait d’une réunion technique afin de dénouer les quiproquos». A l'issue de cette rencontre, l'architecte des Bâtiments de France et le maire auraient «reconnu le travail bien fait et le respect de l’aspect général du passage». Donc que tout était en ordre. «Aucune demande de modification n’a été formulée.»

La réfection du passage est donc terminée, ne restent plus que des bornes empêchant la circulation à remettre en place. Pas sûr que les voisins râleurs ne se calment pour autant. Sur la page Facebook de ces défenseurs du passage, on voit que le Centre culturel suisse est au centre de toutes les critiques depuis des années: des camions de livraison qui viennent pour lui seraient les responsables de l'affaissement de la chaussée (alors que l'OFCL dit qu'il s'agit de ruptures de canalisation en dessous). Le Centre encouragerait les tags sur les murs, «faits en douce la nuit», il saboterait les serrures du portail pour que les copropriétaires ne puissent plus le verrouiller le soir, il ouvrirait ce petit passage (qui résonne) à des dizaines de milliers de touristes, transformant ce lieu en «pissotière», pique-nique pour fast food ou lieu privilégié pour aller fumer et téléphoner sous les fenêtres des ses habitants.

L'ADN de râleurs

Interrogé sur ces critiques, Olivier Kaeser, le co-directeur du Centre, pousse un gros soupir. «C'est très compliqué de vous parler de cela. De 50 à 80% des choses qui sont écrites sur nous sur ces blogs sont fausses. Nous, nous travaillons, nous avons un mandat pour intéresser le public parisien à la culture suisse. Mais cela fait 16 ans que nous sommes empêtrés dans des procédures juridiques et cela nous fait perdre un temps que nous préférerions consacrer au rayonnement du centre. Il était urgent de rénover le passage, c'est fait, dans les délais, la ruelle est à nouveau utilisable pour le plus grand plaisir de la majorité des voisins.»

Pense-t-il que si une autre institution que le Centre suisse occupait les lieux, les problèmes seraient les mêmes? «Probablement, nous avons visiblement affaire à des gens dont cela doit être dans leur ADN de râler. A force, nous avons pris le parti de ne plus répondre à leurs accusations. Nous avons le privilège d'être situés au centre du Marais, un lieu très vivant, notamment artistiquement et, en 33 ans d'existence, le Centre est devenu une référence.»

Nouveau directeur le 1er octobre

Le 1er octobre, Olivier Kaeser passera le flambeau au nouveau directeur, Jean-Marc Diébold . Ce dernier sait-il qu'il connaîtra sans doute aussi ces querelles de voisinage? «Oui, bien sûr, je l'ai averti. Vous savez, cela fait des mois que nous préparons ce passage de relais. Et en dehors des questions artistiques, nous avons aussi parlé des problèmes pratiques.»

Espérons que le nouveau ne sera pas accueilli par des jets de pavés, même symboliques. (Le Matin)