Le nouveau visage romand d’Avenir Suisse

Désormais directeur de l’antenne romande du laboratoire d’idées Avenir Suisse, Jérôme Cosandey se bat pour que la Suisse ne s’endorme pas sur ses lauriers

Dans ses loisirs, il court, il pédale et il chante, histoire de «s’oxygéner le cerveau». Car il exerce un drôle de métier, Jérôme Cosandey. A longueur de rapports et d’études, le nouveau directeur romand d’Avenir Suisse doit dénicher de nouvelles idées pour réinventer la Suisse. Une mission impossible dans un pays qui fonctionne bien? Il sourit, avant d’avertir: «Un pays qui ronronne perd la notion d’urgence de certaines réformes. Attention au syndrome de la grenouille qui, plongée dans un bassin d’eau tempérée devenant toujours plus chaude, finit par être ébouillantée!»

Qui est donc ce sonneur d’alarmes payé pour sortir la Suisse de sa zone de confort? Né à La Chaux-de-Fonds il y a quarante-huit ans, cet ingénieur de l’EPFZ se lance vite dans le conseil en stratégie pour de grandes entreprises au sein du Boston Consulting Group, qui l’envoie en 2003 à Bombay, une mégapole de 18 millions d’habitants. Une expérience qui lui a fait éprouver un véritable choc des cultures d’entreprise: «En Inde on privilégie les chances d’un projet, en Suisse on en soupèse d’abord les risques.»

L’homme rejoint Avenir Suisse en 2011, où il devient responsable de la politique sociale et de la santé publique. Il vient de reprendre la direction de son antenne romande.

Un laboratoire d’idées moins provocateur?

Ironie du sort: les détracteurs de ce laboratoire d’idées libéral font remarquer qu’Avenir Suisse s’est assoupi, à l’image du pays. Qu’il a perdu le côté provocateur que lui avait insufflé son tout premier directeur, Thomas Held, un ancien soixante-huitard. Et qu’il n’est plus qu’une officine dont les rapports sont vite oubliés, car rédigés par des théoriciens déconnectés de la réalité.

Jérôme Cosandey s’inscrit en faux contre ce procès d’intention: «La beauté de notre travail, c’est justement de concilier le côté académique avec un volet très pratique», affirme-t-il. Pour rédiger sa dernière étude sur la politique hospitalière, il s’est entretenu avec une quarantaine d’acteurs de la santé: des conseillers d’Etat, des assureurs, des responsables de l’Office fédéral de la santé publique. «Cela m’a permis d’avoir une vue à 360 degrés de la question. Je ne veux pas être un académicien enfermé dans sa tour d’ivoire», précise-t-il.

Adepte du fédéralisme

Des rapports, il en pond, Jérôme Cosandey. En 2012, il prône une cure de jouvence pour la prévoyance vieillesse, dénonçant une loi transpirant la réalité des années 1970. Peu après, il préconise un contrat entre les générations. En 2016, il réclame un décloisonnement des politiques trop cantonales et protectionnistes de la santé. «Il n’y a pas forcément trop de structures hospitalières, mais sûrement trop d’hôpitaux qui veulent jouer dans la cour des grands.» Pour cet enfant des montagnes neuchâteloises, son canton ne peut pas se permettre deux établissements offrant les mêmes prestations.

A son retour de Bombay, Jérôme Cosandey a été tenté par une vision technocratique et centraliste du pays dans le but de permettre davantage d’économies d’échelle. Mais il avoue en être revenu. «Je suis un adepte du fédéralisme: 26 cantons, ce sont 26 laboratoires d’idées qui permettent davantage d’innovations politiques sans impliquer tout le pays.»

Une Suisse politiquement paralysée

Aujourd’hui pourtant, la Suisse est politiquement paralysée. En moins de six mois l’an passé, le peuple a balayé aussi bien la réforme de la fiscalité des entreprises que celle de la Prévoyance vieillesse 2020. «Oui, ce blocage m’inquiète», reconnaît-il. Si ce n’est pas d’un fédéralisme étriqué, de quoi souffre donc cette Suisse qui a tant de peine à réussir ses grandes réformes?

Jérôme Cosandey pointe un système politique qui peine à se renouveler à l’heure de la révolution numérique: «Nous nous targuons de vivre dans une démocratie où le citoyen peut décider de tout, jusqu’au montant de la vignette automobile en passant par les subventions pour les vaches à cornes.» Or les grands partis gouvernementaux ont dû se résoudre à lier les deux grands projets susmentionnés pour sortir de l’impasse. «C’est un marchandage politique qui court-circuite le citoyen. Implicitement, on ne lui fait plus confiance», s’irrite Jérôme Cosandey.


Six scénarios

Inlassablement, ce laboratoire d’idées tente de relancer des débats qui s’enlisent politiquement en présentant des idées décoiffantes. C’est dans cet esprit qu’il vient de publier un nouveau «livre blanc» dans lequel il esquisse six scénarios pour l’avenir du pays, dont les deux derniers incluent un sujet tabou, soit l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne.

Jérôme Cosandey ne va pas si loin, mais souligne tout de même la nécessité d’un accord institutionnel avec Bruxelles. «C’est une solution pragmatique qui garantit au moins le niveau d’accès actuel au marché unique européen.» Quitte à faire des concessions sur les mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes, qu’Avenir Suisse avait jugées incompatibles avec un marché du travail libéral voici un an.

Directeur à temps partiel

Aujourd’hui, ce père de famille de deux garçons de 6 et 9 ans qui «pendule» entre Zurich et Genève habite Bienne. Ces dernières années, il a travaillé à 80% pour pouvoir consacrer une journée à sa famille dans la semaine. En devenant directeur, il est passé à 90%. «Mener une carrière tout en travaillant à temps partiel pour préserver vie de famille et qualité de vie est une attente de la jeune génération», relève-t-il.

Dans une publication sur la parité salariale parue en 2015, Avenir Suisse a proposé un congé parental de 16 à 20 semaines à se répartir dans le couple. C’est l’avenir peut-être, mais à long terme, en Suisse!