Suisse : pas question d'indemniser les frontaliers au chômage

Prendre en charge les frontaliers chômeurs, ce serait aussi les reclasser. Ce que ne permet pas la préférence nationale. Explications.

Modifié le - Publié le | Le Point.fr
« Chômeurs frontaliers : nouvelle menace pour la Suisse », titre « Le Temps », le quotidien de Lausanne (Photo d'illustration).

« Chômeurs frontaliers : nouvelle menace pour la Suisse », titre « Le Temps », le quotidien de Lausanne (Photo d'illustration).

© Jean Francois Frey / MAXPPP / PHOTOPQR/L'ALSACE/ Jean Francois Frey

Une situation qui coûte chaque année des millions d'euros à l'Unedic. Face à ce prochain bouleversement, la classe politique helvétique s'est aussitôt mobilisée. « Avec 320 000 frontaliers, Berne verrait la facture grimper de plusieurs centaines de millions », dénonce Cornelia Lüthy, sous-directrice du secrétariat aux Migrations, à la sortie d'une négociation à Bruxelles.

Ueli Maurer, ministre des Finances et membre de l'Union démocratique du centre (UDC) – la formation politique la plus à droite de l'échiquier politique –, estime qu'il « ne serait pas tolérable que les Suisses doivent payer les indemnités de travailleurs étrangers… même s'ils ont cotisé ici ». En congrès aux Bugnenets, dans le canton de Neuchâtel, l'UDC invite les cantons à lancer des « initiatives », exigeant que la Confédération ne verse pas d'indemnités de chômage aux frontaliers étrangers. En clair, les parlementaires UDC dans tous les cantons sont invités à présenter des textes qui seront soumis à des « votations » populaires.

La Suisse parle même de « menace »

Les attaques ne viennent pas que des populistes. Ignazio Cassis, ministre libéral-radical des Affaires étrangères, dénonce cette directive qui « poserait de gros problèmes ». Quant au député socialiste Manuel Tornare, il déclare dans La Tribune de Genève que « cette directive est une bombe », et constate que « la Suisse éponge déjà une partie du chômage français en employant des centaines de milliers de frontaliers ». 175 000 Français passent chaque jour la frontière pour pointer au travail dans la Confédération. Les Italiens sont 73 000, les Allemands 62 000, et les Autrichiens 8 000. Ces réactions paraissent quelque peu démesurées, sachant que le taux de chômage n'est que de 2,4 % en Suisse. Les pendulaires, toutefois, sont davantage frappés par la perte d'emplois que les résidents.

Le Temps, le quotidien de Lausanne, titre même : « Chômeurs frontaliers : nouvelle menace pour la Suisse ». Il ne faut pourtant pas dramatiser. Ce changement ne devrait entrer en vigueur qu'en… juillet 2021. En fait, le principal problème est ailleurs. À partir du dimanche 1er juillet 2018, la Suisse applique la préférence indigène, faisant suite à l'« initiative » lancée en février 2014 par l'UDC intitulée « contre l'immigration de masse ». Concrètement, si vous cherchez une femme de ménage ou un ouvrier sur un chantier, un employeur suisse doit dorénavant passer par les offices régionaux de placement (ORP) afin de recruter prioritairement un salarié vivant dans le pays (toutefois, en cas d'échec, il peut chercher ailleurs des candidats).

Où retrouver du travail aux frontaliers ?

Cette préférence indigène va d'ailleurs à l'encontre des accords de libre circulation signés entre Berne et Bruxelles. Et surtout, elle risque de compliquer une future indemnisation des chômeurs frontaliers. À partir du moment où ces derniers percevront des indemnités, les ORP devront aussi s'activer pour leur retrouver du travail. Mais où ? En Suisse ? Cela remettrait en cause la préférence indigène…

D'ici à 2021, l'UDC aura vraisemblablement lancer une « votation » pour refuser l'indemnisation des frontaliers.