Sylvie Durrer: «Avant 1971, la Suisse n'était pas une vraie démocratie»

La directrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes fait le point sur les nombreux combats qui restent à mener

Améliorer l’égalité hommes-femmes, c’est sa mission. Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes, revient sur les progrès des dernières années, le travail qui reste à accomplir et ce qu’elle attend des hommes dans le sillage du mouvement #MeToo.

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Le Temps: L’an dernier, le film de Petra Volpe, «L’ordre divin», retraçant la conquête du suffrage féminin en 1971, a connu un grand succès. Parce que le thème de l’égalité reste très actuel?

Sylvie Durrer: C’est un bon film, nécessaire, que j’ai même vu plusieurs fois. Il éclaire un épisode essentiel de l’histoire des femmes, qui reste mal connue. On oublie que la Suisse n’est une véritable démocratie que depuis 1971. Avant, ce pays, qui privait la moitié de la population du droit de vote, n’en était pas vraiment un. On reste ébahi qu’une majorité d’hommes aient pu accepter durant tant d’années que leur mère, leur femme, leurs sœurs et leurs camarades d’études ou de travail soient privées de ce droit fondamental!


De l’école à l’université, tout semble bien aller. C’est ensuite que cela se gâte, lorsque les femmes entrent dans le monde du travail

Quels sont les problèmes qui ont trop longtemps été occultés?

La violence domestique, par exemple. Jusqu’en 2004, c’était un problème privé. Ce n’est qu’à cette date qu’elle est devenue un délit poursuivi d’office. Il en va de même pour le congé maternité entré en vigueur en 2005 seulement! Jusque-là, beaucoup de femmes n’avaient droit qu’à quelques semaines de congé maladie. Pour ma part, je n’en ai bénéficié que pour l’un de mes trois enfants, alors que j’ai toujours travaillé à plein temps et pour le secteur public. Et je ne suis pas du tout une exception.

Comment se fait-il que beaucoup de jeunes femmes d’aujourd’hui prennent très tardivement conscience des luttes qu’il a fallu mener pour tendre à l’égalité?

De l’école à l’université, tout semble bien aller: les filles réussissent leurs études dans un monde de la formation où elles se sentent à l’aise. C’est ensuite que cela se gâte, lorsqu’elles entrent dans le monde du travail. Je discutais récemment avec un jeune couple (25 ans) engagé dans l’hôtellerie. Pour un poste semblable, l’homme a reçu un salaire mensuel de 600 francs plus élevé que celui de sa compagne. De tels témoignages, j’en reçois constamment.

Le Conseil des Etats vient de renvoyer un projet de contrôle des salaires de Simonetta Sommaruga. Etes-vous déçue?

Oui, mais nous avons tout de même progressé. Avant, on disait que le problème n’existait pas. Aujourd’hui, on le reconnaît et on admet qu’il faut faire quelque chose. La divergence porte sur les mesures à mettre en place.

Là, vous enjolivez la situation. Le Conseil des Etats a fait de l’obstruction.

Le dossier reste difficile, mais il figure maintenant à l’agenda politique et médiatique. Dans le cadre du projet de loi, nous avons réalisé une analyse d’impact des régulations sur l’économie en 2015. Sur 2700 entreprises contactées, la moitié a répondu, ce qui est beaucoup. Elles nous ont dit: «L’égalité salariale est importante, mais nous n’avons jamais fait d’analyse.» Parmi la minorité des entreprises qui en avaient réalisé une, la moitié a constaté des problèmes et procédé à des corrections. De manière générale, deux tiers des entreprises ont admis que des mesures étatiques contraignantes ont du sens. C’est un très bon signe.

La politique reste un monde d’hommes. Toutes les femmes du Conseil des Etats ont voté oui au projet de Simonetta Sommaruga qui n’a pourtant pas passé.

Ce n’est pas un hasard que les femmes du Conseil des Etats aient été unanimes. Il ne s’agit pas d’une problématique partisane. Il faut sortir des dogmes droite-gauche.

Près de cinquante ans après l’introduction du suffrage féminin, la Suisse est-elle toujours une société très patriarcale?

Oui, nos structures restent empreintes de patriarcat. Dans une famille, le modèle statistiquement dominant en Suisse est actuellement celui de l’homme qui travaille à 100% et la femme à 50%. La plupart du temps, les jeunes couples ont un idéal égalitaire et prévoient de se partager la prise en charge des enfants. C’est au moment de l’arrivée de ceux-ci que les choses se compliquent, notamment parce que les structures de garde et l’organisation scolaire ne suivent pas. Sur la base du critère du salaire, c’est souvent la femme qui réduit son temps de travail. Mais, dans bien des cas, le couple fait ce choix à regret, il se «retraditionnalise» malgré lui.

Les stéréotypes de jadis se sont-ils dissipés aujourd’hui?

Les femmes sont plus actives professionnellement, souvent à temps partiel, un modèle d’ailleurs idéalisé par la Suisse. En effet, ce travail à temps partiel coûte très cher. Il signifie moins d’argent au quotidien pour la famille, mais aussi beaucoup moins d’argent pour les femmes sur leur deuxième pilier à la retraite. De nombreuses personnes ne mesurent pas l’ampleur des conséquences économiques de ce modèle.

Nous avons besoin d’entendre la voix des hommes respectueux des femmes, qui sont la grande majorité

Une cadre américaine venue travailler en Suisse a été choquée de constater qu’ici, il fallait choisir entre la carrière et les enfants. Exagère-t-elle?

Non! Des études ont montré qu’un nombre considérable de femmes très qualifiées faisant carrière n’avaient pas d’enfants ou moins d’enfants que souhaité. Parfois par choix, du fait des aléas de la vie, mais aussi par manque d’infrastructures pour les enfants et de culture de la conciliation dans les entreprises. Les femmes travaillent par nécessité et par sens des responsabilités. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Le chômage, la maladie, le divorce sont des risques réels.

Avez-vous été déçue que le Conseil fédéral ait refusé d’entrer en matière sur le congé paternité?

J’ai pris acte de sa décision. Je suis surtout curieuse de voir comment la population va se prononcer sur cette question, puisqu’une initiative a été lancée et qu’on votera probablement en 2020. Le débat lui-même sera intéressant. Ces votations sont l’occasion d’avoir des discussions sur notre vision de l’égalité et de la famille.

Qu’attendez-vous des hommes après le mouvement #MeToo?

Un engagement clair au quotidien. Lorsqu’ils assistent à des scènes de harcèlement dans la rue, des cas de sexisme en entreprise ou de la violence dans le couple, les hommes doivent sortir du silence. Ils doivent assumer un rôle de témoin actif, car la promotion de l’égalité comme la lutte contre la violence envers les femmes, c’est la responsabilité de tous. Nous avons besoin d’entendre la voix des hommes respectueux des femmes, qui sont la grande majorité. La Suisse du XXIe siècle doit avoir le courage de l’égalité. Elle a tout à y gagner.

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