Ce «domicile à Genève requis» qui fâche les frontaliers suisses

Les directives pour une préférence cantonale à l’embauche pénalisent les Suisses qui vivent de l’autre côté de frontière. Ils se jugent discriminés, d’autant que le secteur privé semble aussi en faire un critère de recrutement

Il est Suisse, réside en France voisine. Après dix-sept années dans la même entreprise genevoise, il a perdu son emploi pour des motifs économiques. Depuis six mois, il cherche du travail mais n’en trouve pas. «Il y a beaucoup d’annonces qui correspondent à mon profil, mais une adresse à Genève est exigée. Ma candidature n’est donc pas retenue alors que les annonces restent parfois en ligne, preuve que le recrutement n’a pas eu lieu», relève-t-il.

Et de poursuivre: «J’ai été sélectionné pour un emploi parmi 170 candidats, j’ai même eu un entretien d’embauche. Il ne restait plus en liste que cinq personnes, mais là encore j’ai été recalé.» Il veut en savoir plus, contacte l’employeur, qui confesse qu’il reçoit des pressions «et que malgré mon CV parfait il a retenu une personne résidant dans le canton».

Obligation d'annoncer tout poste vacant

Quelque 20 000 Suisses habitent de l’autre côté de la frontière, en Haute-Savoie et dans l’Ain. «Pour la plupart des exilés immobiliers», souligne Paolo Lupo, le fondateur de Genevois sans frontière, qui lui-même vit en France depuis trente-cinq ans. Il juge que ces Suisses subissent des discriminations notamment lorsqu’ils cherchent un emploi à Genève. En cause, la directive pour la préférence cantonale.

Appliquée dans un premier temps à l’administration et aux régies publiques, elle a été élargie en 2014 à tous les organismes subventionnés par le Département de l’emploi, sous la responsabilité du conseiller d’Etat Mauro Poggia (MCG). Plus de 250 institutions ont désormais l’obligation d’annoncer leurs postes vacants à l’Office cantonal de l’emploi (OCE). Par ailleurs, tous les organismes publics et semi-publics doivent, à compétences égales, privilégier un candidat présenté par l’OCE.

Haro sur les frontaliers, sans distinction

Houda Khattabi, de nationalité suisse, vice-présidente de Genevois sans frontière, a cherché un travail à Genève il y a deux ans, avant de baisser les bras et d’opter pour le développement de son entreprise. Malgré deux diplômes universitaires, vingt ans d’expérience professionnelle à Genève et six langues parlées, plusieurs agences de placement lui ont signifié que son adresse en France posait problème. «Je trouve dommage qu’après des études et vingt ans d’expérience à Genève je ne puisse plus y retravailler. Le canton perd ainsi de nombreuses compétences au profit de gens moins motivés et qualifiés», déplore-t-elle.

Selon elle, sont particulièrement frappées par la préférence cantonale les mères de famille qui ont dû arrêter de travailler pendant plus de douze mois et qui ne peuvent pas intégrer les listes de l’OCE. Autres victimes: les enfants de ces Genevois qui vivent de l’autre côté de la frontière, qui ne peuvent pas postuler pour les jobs d’été ou effectuer des stages en entreprise après des études supérieures en Suisse. «Les parents sont obligés de les domicilier chez des proches vivant dans le canton ou de leur louer des studios», indique Houda Khattabi. Candidate au Grand Conseil lors des élections ce dimanche, cette affiliée au PDC fustige «les hideuses affiches de certains partis de droite qui travestissent les chiffres et omettent la participation positive des frontaliers à l’économie genevoise».

Selon elle, les frontaliers contribuent pour plus de 20% du PIB du canton et dépenseraient pour plus de 2 milliards par année en frais de bouche, assurance, transports, shopping, manifestations culturelles, etc. Elle ajoute: «Les résidents genevois se permettent maintenant de nous insulter. Ils ne voient même plus la différence entre un frontalier européen, un frontalier suisse ou un fonctionnaire international. Tous les conducteurs de voitures immatriculées en France sont traités de la même manière, et cela met à mal l’image de la Genève internationale face aux 10 000 onusiens qui habitent dans le Pays de Gex.»

«La nationalité importe peu»

Genevois sans frontière regrette par ailleurs que les entreprises privées appliquent elles aussi sans le dire ouvertement cette préférence cantonale. Sans doute sont-elles encouragées à le faire par le mécanisme de préférence indigène à l’emploi, qui découle de l’acceptation de l’initiative «Contre l’immigration de masse» et qui doit entrer en vigueur en Suisse le 1er juillet prochain. En clair, dès que le pourcentage de chômage atteindra 8% dans un secteur d’activité donné, les postes vacants de toutes les entreprises concernées devront être annoncés d’abord dans les Offices régionaux de placement (ORP), qui pourront en faire profiter en priorité leurs candidats pendant cinq jours.

«Si le taux de chômage moyen, en Suisse, est d’environ 3,2%, certains secteurs d’activité, comme l’hôtellerie-restauration ou la construction, affichent des taux beaucoup plus élevés, entre 7% et 10%», souligne à Genève la Fédération des entreprises romandes (FER). Genève, qui continue à faire figure de mauvais élève en Suisse avec un taux de chômage supérieur à 5%, pourra appliquer ce dispositif.

Le même écosystème

Dans les faits, cette préférence indigène est déjà en vigueur. De nombreux témoignages recueillis par Le Temps l’attestent. Illustration avec cette Vaudoise d’origine, installée en France depuis dix ans, qui vient de divorcer et tente de se replacer sur le marché genevois du travail. Elle est comptable, postule pour un poste de secrétariat. «Les trois quarts des annonces que je consulte, notamment sur le site Jobup.ch, stipulent «domicile en Suisse requis», par contre la nationalité importe peu, on peut ne pas être Suisse», regrette-t-elle.

Antoine Vielliard, le maire de Saint-Julien, cite souvent l’exemple «de ces prestataires de l’Etat, notamment à l’aéroport, sujets à des pressions pour engager des Genevois plutôt que des frontaliers». Ce qui à ses yeux est une violation des accords bilatéraux de libre circulation. Ivan Slatkine, qui préside la FER, juge que c’est un fait nouveau: «On a plutôt tendance à reprocher à nos entreprises de ne pas jouer le jeu du recrutement local, c’est en tout cas ce que le département dirigé par Mauro Poggia laisse entendre.»

Il nie toute pression et rappelle que les Genevois et les frontaliers vivent dans le même écosystème, qui à compétences égales doit donner sa chance à chacun. «Il faut cependant creuser pour savoir si certaines entreprises qui travaillent avec l’Etat veulent trop bien faire, alors que rien ne les y oblige», dit-il.