1770 Le gouvernement jette des horlogers en prison

Notre histoirePar leur action, les fabricants de montres ont accéléré le processus démocratique à Genève














Voici comment le peuple de Genève commença à faire valoir les droits que la classe dirigeante gardait pour elle depuis trop longtemps. Ce peuple était constitué en grande partie d’ouvriers de la Fabrique. Ainsi appelait-on le secteur horloger à Genève. Le mot «Fabrique» englobait tous les métiers liés à la fabrication des montres et à leur décoration. Cette activité se déployait dans des ateliers appelés cabinets, grâce au savoir-faire des cabinotiers. On les trouvait en haut des immeubles, de préférence face à la rade ou au bord du Rhône, là où la lumière naturelle était la plus généreuse. Les artisans de la Fabrique se recrutaient dans une classe de la population qui allait faire bouger les choses sur le plan politique. Celle des natifs, c’est-à-dire des gens nés à Genève, descendants de réfugiés qui n’avaient pas pu acquérir la bourgeoisie faute d’argent. Seule celle-ci conférait à son bénéficiaire l’ensemble des droits reconnus à un citoyen de la République.

Privés de prix aux tirs militaires

Cette classe laborieuse, plutôt satisfaite dans un premier temps d’avoir échappé aux persécutions religieuses, prit peu à peu conscience du sort qui lui était réservé par une aristocratie qui avait verrouillé la démocratie. En plus d’être privés de droits politiques, les natifs ne recevaient pas de prix dans les tirs militaires et devaient payer une taxe de mariage, au cas où leurs enfants tomberaient à la charge de l’État. À l’Hôpital, ils étaient moins bien traités que les citoyens.

Des horlogers, il y en avait aussi parmi les bourgeois – le père de Jean-Jacques Rousseau en était un. Sans frayer avec les natifs, ces citoyens-là étaient plus progressistes que les gouvernants. L’un d’eux, Jacques-François De Luc, adressa en 1763 aux autorités une «représentation», c’est-à-dire une lettre critiquant leur condamnation de l’Émile et du Contrat social de Rousseau. Cette démarche témoignait d’une ouverture d’esprit et d’un désir de changement qui animeraient le débat politique jusqu’à la Révolution genevoise.

Dès lors, les députés du nouveau parti s’employèrent à faire échouer par leur vote les projets du gouvernement oligarchique. En 1765, celui-ci finit par appeler à la rescousse ses alliés de Berne, de Zurich et de France, pour servir de médiateurs.

Les horlogers du Petit-Maure

Pendant ce temps, les natifs s’organisaient autour d’un artisan de la Fabrique, le monteur de boîtes de montres Georges Auzière. Ce descendant de réfugiés languedociens avait épousé la fille d’un bourgeois, ce qui rendait son statut de natif particulièrement douloureux. Il réunissait ses amis au Petit-Maure, un cabaret de la place Longemalle. On y trouvait l’horloger Pierre Rival, qui allait se joindre à Auzière pour tenter de gagner Voltaire à leur cause. Le châtelain de Ferney aimait faire enrager le gouvernement genevois. Il reçut volontiers cette délégation de natifs, les conseilla et écrivit pour eux un texte dont l’auteur ne devait pas être nommé. Ce texte fut transmis aux médiateurs, mais ces derniers voulaient d’abord réconcilier les citoyens entre eux (citoyens conservateurs et citoyens représentants), avant de s’intéresser au sort des natifs.

Ceux-ci restèrent donc sur leur faim. Ils avaient trouvé refuge à Carouge, terre savoyarde, où la maison du comte de Viry accueillait leurs assemblées interdites sur le sol genevois. Au printemps 1768, peu après la signature d’un Édit de conciliation entre le parti gouvernemental et celui des représentants, le mécontentement des natifs augmenta d’un cran. Un horloger (encore un!), Jean Bacle, fut condamné à dix ans de bannissement pour avoir refusé d’indiquer «natif de Genève», après sa signature sur un acte officiel. Cette affaire provoqua l’indignation de la Fabrique. En février 1770, une nouvelle condamnation fut prononcée, cette fois-ci contre un natif nommé Ressegueire, pour avoir chanté des couplets jugés subversifs. Bien décidé à ne pas observer les arrêts à domicile qu’on lui imposait, il sortit dès la nuit tombée. L’occasion rêvée pour le syndic de la garde de faire acte d’autorité contre cette frange trop remuante de la population (lire ci-contre). (TDG)

Créé: 19.01.2018, 16h51