Quelqu’un me demande: «C’est un roman policier?» L’allure du volume le laisse penser. Pourtant, La presse romande, d’Alain Clavien, n’en est pas un. S’il y a des morts, ce sont des journaux. Beaucoup ont disparu durant les deux siècles et demi que nous raconte ce professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg: «À partir de 1830, la Suisse romande est submergée par un flot ininterrompu de nouveaux titres. Quelques chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. De 1830 à 1850, près de 100 titres éclosent, et près de 120 entre 1850 et 1870, explique Alain Clavien. Cette forte natalité s’accompagne toutefois d’une mortalité qui en limite sérieusement les conséquences. En effet, la plupart des titres subsistent à peine une année, très peu dépassent la décennie. De fait, presque autant de journaux disparaissent qu’il n’en est créé.»

Ces publications ne sont pas quotidiennes: plus des trois quarts d’entre elles sont des feuilles politiques de quatre pages qui paraissent quand elles veulent. La presse d’un imprimeur suffit pour les faire paraître. Quand l’argent vient à manquer pour payer ses services, le titre disparaît. La publicité n’existe que dans les feuilles d’avis, entièrement composées d’annonces payantes. Ces feuilles furent les premières publications de la presse romande, bien distinctes au XVIIIe siècle des journaux littéraires et savants, et des gazettes d’information, celles-ci très surveillées avant la proclamation de la liberté de la presse.

La liberté de la presse

Chancelante durant les premières années du XIXe siècle, cette liberté devient effective en 1848; elle est inscrite dans la première Constitution fédérale. La presse romande nous apprend que les rédacteurs suisses alémaniques se montrent alors très voyous. «En Suisse romande, la tenue des journaux est un peu meilleure», remarquait un observateur étranger cité par Alain Clavien. Un conseiller fédéral tessinois témoignait «qu’un étranger n’aurait pas tout à fait tort si, curieux de découvrir la presse suisse, il arrivait au terme de sa lecture à la conclusion que le pays est dirigé par des filous et des coquins».

La presse s’assagit en prenant de plus en plus d’importance dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le temps du télégraphe électrique, de la presse mécanique et des premiers quotidiens est arrivé. Ils sont six dans la Suisse romande des années 1860. Bien d’autres périodiques émergent entre 1870 et 1910: «La Suisse romande compte une soixantaine de titres en 1870; elle en recense environ 110 à la veille de la Grande Guerre.» Ces titres accueillent les annonces payantes qui étaient l’apanage des anciennes feuilles d’avis.

Désormais, la presse romande, comme celle de tout le pays, devient une affaire commerciale. En bon professeur d’histoire contemporaine, Alain Clavien consacre trois chapitres très clairs et très intéressants à la période 1960-2015. Serait-ce l’oraison funèbre de la presse imprimée? L’auteur répond: «Il paraît évident qu’elle se trouve à un nouveau tournant de son histoire. Le papier ne semble plus être une nécessité depuis que le numérique s’est imposé un peu partout. L’impression des journaux coûte très cher. Pourtant les éditeurs qui proposaient en 1970 du 5% aux actionnaires, ce qui paraissait raisonnable pour un tel secteur, veulent atteindre 15%. En même temps, avec le lancement des quotidiens gratuits et l’accès libre à leurs sites Internet, ils ont pris le risque d’habituer le lectorat à une information non payante.»

Un autre reproche aux éditeurs est exposé par Alain Clavien en guise d’épilogue: «Les entreprises médiatiques qui ont cannibalisé les ressources publicitaires de leurs propres journaux en investissant dans les plates-formes de petites annonces en ligne auraient pu consacrer une part de ces bénéfices à renforcer leurs titres en leur donnant les moyens de résister à la concurrence d’Internet, mais ils ont préféré les dividendes immédiats. C’est un choix qu’il serait élégant d’assumer plutôt que de se dissimuler derrière les «lois» de l’économie.» (TDG)