Funda Yilmaz, l’Argovienne qui a fait plier les faiseurs de Suisse

La jeune femme de 25 ans a obtenu le droit de devenir Suisse. Elle a fait recours contre le refus de sa naturalisation par sa commune, qui lui a reproché, entre autres, d’avoir désigné le ski comme sport national. Son cas illustre la part d’arbitraire dans le système

Même dans le petit kebab derrière la gare à Aarau, où elle a ses habitudes, Funda Yilmaz ne passe plus inaperçue. Une cliente s’approche de sa table, un exemplaire d’un journal à la main, et l’interrompt, entre deux bouchées de pizza poulet-ananas, pointant sa photo en une: «C’est bien toi? Alors, tu as reçu le passeport suisse? Bravo!» lance-t-elle, avant de tourner les talons. La jeune femme de 25 ans doit encore attendre quelques mois avant de pouvoir tenir le sésame rouge à croix blanche. Mais le Conseil législatif de la petite commune de Buchs, où elle habite, a fini par approuver sa naturalisation mercredi, avec 27 voix favorables, huit non et trois abstentions.

Candidate au profil parfait

Funda Yilmaz ne compte plus les messages de félicitations: «Je ne m’attendais pas à recevoir du courrier de fans. On m’a même envoyé un billet de 50 francs, pour m’aider pour les frais d’avocat.» Elle, la discrète, apprécie peu cette soudaine publicité. «Mais si mon exemple peut servir à donner du courage à d’autres étrangers établis depuis longtemps en Suisse qui redouteraient une décision des autorités, alors tant mieux», dit aujourd’hui Funda Yilmaz.

C’est l’épilogue d’une bataille qui a commencé le 20 juin dernier, lorsque la Commission de naturalisation de Buchs rejette la demande de la jeune Turque. Pourtant, Funda Yilmaz a le profil de la candidate parfaite. Née en Suisse de parents turcs installés là depuis quarante ans, elle maîtrise l’allemand et le dialecte, travaille comme dessinatrice en génie civil à Aarau, n’a pas de dette ni de casier judiciaire et elle s’est éprise d’un Suisse, qu’elle a l’intention d’épouser l’an prochain.

On m’a demandé pourquoi je trouvais le président turc Erdogan bon. Ou encore, si mes parents désapprouvaient le fait que mon copain n’est pas Turc

Funda Yilmaz

L’histoire de cette naturalisation ratée prend des proportions inattendues lorsque les 92 questions ubuesques qui ont été posées à la candidate au passeport filtrent dans la presse. Les membres de la Commission de naturalisation de Buchs ont estimé qu’elle n’était pas assez intégrée, car elle ne savait pas où recycler l’huile de friture, qu’elle n’est pas parvenue à nommer le Titlis, un sommet des Alpes uranaises. Ou encore parce qu’elle a désigné le ski comme sport suisse, plutôt que la lutte à la culotte, ou le hornuss. On lui a aussi reproché de faire ses courses à Migros et Aldi plutôt qu’à la boulangerie ou chez le boucher du coin. Les élus locaux, enfin, la jugent «trop en retrait», pas assez connectée au village. «Elle vit dans son petit monde», affirment-ils. Le législatif, sur recommandation de la commission, rejette sa demande, avec 20 non contre 12.


Parodie des faiseurs de Suisses

La jeune femme, entendant le verdict, est abasourdie. «Je me suis sentie déçue, mais aussi en colère. J’ai eu l’impression qu’on a évalué ma personnalité plutôt que mon degré d’intégration», se souvient-elle. Elle s’attendait à ce qu’on la questionne sur «l’histoire de la Suisse». «Au lieu de cela, on m’a demandé pourquoi je trouvais le président turc Erdogan bon. Ou encore, si mes parents désapprouvaient le fait que mon copain ne soit pas Turc.»

L’affaire aurait pu s’arrêter là. C’était compter sans la détermination de la jeune femme, qui va voir un avocat et dépose un recours auprès du gouvernement argovien. La pression médiatique monte. Un peu malgré elle, Funda Yilmaz se transforme en symbole de la lutte contre les faiseurs de Suisses sournois, les politiciens de milice trop zélés ou la bureaucratie. Et Buchs devient l’incarnation d’une Suisse provinciale et étriquée dans une mauvaise parodie du film de 1979 Les Faiseurs de Suisses. Les pratiques helvétiques attirent la curiosité du quotidien britannique The Guardian et d’autres médias internationaux, jusqu’en Chine. Funda Yilmaz devient la candidate au passeport la plus célèbre du pays.

Le vent tourne fin septembre, lorsque l’exécutif de Buchs demande au parlement communal de réexaminer la demande de naturalisation de la jeune femme, «mieux intégrée que ce que les entretiens avec la Commission de naturalisation laissaient supposer», écrivent les autorités dans un communiqué.

Harmonisation des pratiques entre les communes nécessaire

Le cas de Funda Yilmaz a jeté la lumière sur la part d’arbitraire des procédures de naturalisation. L’intégration est une condition nécessaire à la naturalisation, selon la loi suisse. Or, l’examen des demandes incombe aux communes, hormis à Genève, où le canton est responsable. Il y a donc autant de pratiques que de clochers.

Désormais, Funda Yilmaz milite pour une harmonisation des pratiques entre les communes. «Chaque individu devrait avoir les mêmes chances d’être naturalisé où qu’il soit. Et, pour les personnes qui sont nées ici, les conditions devraient être plus souples», estime la jeune femme, qui a hâte de pouvoir exercer son droit de vote. Cette affaire lui a donné le goût de la politique: elle compte s’inscrire au Parti socialiste car, dit-elle, «c’est celui qui s’intéresse le plus aux humains, qu’ils soient Suisses ou non». L’Argovienne s’imagine-t-elle candidate à des élections un jour? «Non, non, non! Je ne veux pas me voir sur des affiches!»